Le haïku, volume 2, un art comme voie vers l’accomplissement dans le zen

Avant toute chose, précisons que cet article s’articule avec celui publié précédemment : Le haïku, poésie de l’instant.  Il peut en être considéré comme la suite car il vient approfondir ce que l’on pourrait appeler l’« esprit » du haïku. Ici nous ne reviendrons que rapidement sur les bases, je vous invite donc à parcourir ce précédent article. Votre lecture n’en sera que plus optimale. Sur ce engageons-nous sur la voie du haïku et tâchons d’atteindre l’éveil !

Un art fondamentalement lié à la pensée zen

À l’image d’autres arts traditionnels comme l’ikebana, l’art des jardins ou la cérémonie du thé, le haïku est profondément lié à la pensée zen. En effet :

À l’exemple du sixième patriarche ou de Hakuin, brillant dans l’art de l’impromptu, d’illustres maîtres du zen ont emprunté la voie poétique pour transmettre l’expérience de l’éveil et cela, paradoxalement, par-delà les mots. (note 1)

Divers arts se sont ainsi développés en contact direct avec le zen et en ont, semble-t-il, adopté les codes. À tel point qu’ils sont véritablement devenus des voies d’accès à l’éveil (satori), aboutissement du parcours dans le zen !

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C’est pourquoi je vous propose de retracer ici dans les grandes lignes les principales étapes du parcours dans le zen, puis d’essayer de voir de quelle manière nous les retrouvons dans l’art du haïku. Nous nous appuierons pour cela sur le Que sais-je ? Le Zen de Jean-Luc Toula-Breysse. Un ouvrage qui propose un panorama complet et synthétique de ce courant bouddhiste pourtant jugé incompréhensible si on ne le pratique pas. Je vous invite chaleureusement à le lire si le sujet vous intéresse. Vous comprendrez, ou aurez la confirmation, que le zen est loin d’être simplement synonyme de « calme » ou de « bien-être ».

Le haïku, une quête d’épurement partagée avec le parcours zen

La démarche suit presque une logique physique. Pour être en mesure d’atteindre le satori et de comprendre cette vérité fondamentale qui y réside, il faut parvenir à épurer son esprit.

Les pensées égarent, les émotions aveuglent. L’agitation mentale est source de souffrance et d’emprisonnement. Se laisser submerger dans un océan de sentiments, de convoitises et d’aversions empêche de voir les choses comme elles sont. (note 2)

Désirs, émotions, voire même pensées, doivent être écartées. Ce travail d’épurement peut même aller jusqu’à l’oubli du « moi ».

Mais l’épurement doit aussi se faire dans le regard que l’on porte sur le Monde. C’est essentiellement là qu’il rejoint la pratique du haïku. Le disciple doit apprendre à être plus réceptif à ce qui l’entoure et à apprécier même les détails les plus insignifiants. Il s’agit de porter un regard plus contemplatif, et émancipé de toute quête de sens, sur le Monde.

Qu’il soit appliqué à soi-même ou à notre regard, c’est donc de cet épurement que se dégagerait la vérité. Une idée qui fait écho à un concept esthétique japonais régulièrement appliqué au haïku.

Wabi, la beauté dans l’épurement

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D’après l’écrivain, critique de cinéma et littéraire, ainsi que spécialiste de la culture japonaise, Donald Richie : wabi c’est une « esthétique cultivée qui trouve la beauté dans la simplicité et une rusticité très pauvre. » (note 3) Un chrysanthème dans un simple vase de terre, c’est wabi. Une image, d’une beauté simple puisée dans la Nature, en trois vers pour 17 mores au total, c’est aussi wabi. De même, l’auteur du haïku s’efface derrière son sujet, tout au plus sa sensation transparaît-elle dans le texte. C’est pourquoi le « je » est généralement évité dans cette forme poétique, c’est le décor qui passe au premier plan.

crépuscule d’automne

   en silence

      un corbeau passe 

                         Kishû (note 4)

Wabi, c’est le premier concept esthétique intrinsèquement lié à la pensée zen que nous abordons ici. Il est très souvent utilisé à propos des haïkus ; mais aussi de la cérémonie du thé, on parle du style wabi pour parler du style « simple et sain » de Sen no Rikyû ; de la poterie de style raku ; ou encore de l’ikebana. C’est donc au travers d’une image des plus simples que peut se dévoiler pleinement la sensation, le sentiment, d’un auteur. Mais tout en étant épuré dans la forme et dans ce qu’il décrit, le haïku est épuré dans le temps. En effet, il est bref, et ne se penche que sur un instant, un événement fugitif, éphémère.

Le haïku : l’art de saisir l’instant présent

Embrasser l’instant présent sans ignorer la réalité du temps. Printemps, été, automne, hiver, chaque saison est une bonne saison. Ne pas s’appesantir sur le passé, ne pas se projeter dans l’avenir. L’approche zen consiste à apprécier tout ce qui se passe dans l’ici et maintenant. (note 5)

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Kiki la petite sorcière (Hayao Miyazaki, 1989)

Voilà donc le pourquoi de la nécessité de tout ce travail d’épurement. Cela permet d’être plus alerte à l’instant précis dans lequel nous évoluons. À ce qui est là et à ce qui n’est pas là donc, sans que le regard soit biaisé par des émotions fortes ou par une quête de vérité.

Encore une idée que l’on retrouve dans le haïku qui, d’après Jean-Luc Toula-Breysse, « perce en un éclair d’intuition la force vive de l’instant présent. » (note 6) Pour écrire leurs poèmes, les auteurs ont dû travailler à développer leur attention. Ils ont alors atteint cet état où ils sont pleinement en mesure de capter toute la force de l’instant présent. Leurs haïkus deviennent ainsi des portes ouvertes au tout venant qui offrent un aperçu de l’écoute de l’éphémère.

Bashô, quête du contraste entre l’immuable et l’éphémère

le vieil étang

   du plongeon d’une grenouille

      le bruit dans l’eau

                                      Bashô

C’est en composant ce poème […] que Bashô réalise qu’il vient de formuler de façon fulgurante ce qu’il cherchait confusément à exprimer : l’interpénétration de l’éternel et de l’éphémère. (note 7)

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Un haiga de Buson, printerest.com

l’immuabilité de l’étang est troublée par un événement trivial : le plongeon d’une grenouille. Ce concept donc, c’est fueki-ryûkô : « juste équilibre entre le principe d’éternité et l’irruption d’un événement éphémère ou trivial. » (note 8) « Fueki » signifie « immuable » et « ryûkô », « éphémère ». C’est cette idée, désormais inhérente au genre, qui permet au haïku d’être plus que simplement un « demi-tanka ». Par là, le haïku travaille aussi à saisir l’instant (éphémère) dans le temps (immuable).

Ce concept a également trait à celui de sabi qui, lui-même, est profondément lié à wabi. D’après Donald Richie, sabi c’est une « qualité un peu austère suggérant l’âge, la détérioration et le passage du temps. » (note 9) Même s’il n’est pas systématiquement au cœur de leurs compositions, sabi est un concept cher aux auteurs de haïku. Une cabane délabrée, une fleur à peine fanée, sont des exemples de sabi.

aujourd’hui encore là

   demain dispersées

      les fleurs du prunier

                           Ryoka (note 10)

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Bol de thé de style raku, vivrelejapon.com

Que ce soit à propos de haïkus ou d’autres arts traditionnels japonais, wabi et sabi sont souvent liés. On parle alors de wabi-sabi. Un bol de thé de style raku (style notamment apprécié par le maître de thé Sen no Rikyû) est alors wabi-sabi. Sa simplicité dépouillée en accord avec celle de la nature le rapproche de wabi, tandis que sa patine volontairement conservée le rend sabi.

Des haïkus pour atteindre l’éveil !

D’après Jean-Luc Toula-Breysse, l’éveil, ou satori, c’est « la compréhension de la nature fondamentale de l’homme. » (note 11) Mais cette nature fondamentale de l’homme, quelle est-elle ? Pour l’intégrer pleinement, il faut avoir poussé son travail d’épurement au bout. Il est alors possible de parvenir à une émancipation du corps. Ainsi nous comprenons que nous ne sommes qu’esprit tandis que notre corps, lui, est constitué de la même matière que celle qui fait tout ce qui nous entoure : animal, végétal, comme minéral. Tout compte fait, toute chose a la même nature fondamentale, celle de Bouddha.

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Un sage qui ne fait qu’un avec la roche dans Le Garçon et la Bête (Mamoru Hosoda, 2015)

Le haïku n’est pas un poème, ce n’est pas de la littérature : c’est une main tendue, une porte entrouverte, un miroir qu’on essuie. C’est une voie de retour à la nature, à notre nature qui est aussi celle de la lune, de la fleur de cerisier, de la feuille morte – en un mot, à notre nature de Bouddha. (note 12)

S’il est lu, le haïku permet – par sa capacité à saisir l’instant présent dans la permanence du Monde – d’entrevoir l’éveil. Aussi, quand il est pratiqué, il est bel et bien une voie vers cet accomplissement.

On retrouve également cette idée d’identification de l’artiste en l’objet qu’il observe dont nous avons parlé à propos de l’ikebana. « Leurs auteurs [aux haïkus], sans discrimination, s’identifient à la nature. Ils deviennent ce qu’ils contemplent. » (note 13) En s’identifiant ainsi ils projettent leurs sensations dans les images qu’ils décrivent et ne font alors qu’un avec elles. Ils y retrouvent cette nature fondamentale de Bouddha qui est aussi la leur.

la solitude

   le froid du printemps

      rien d’autre

                       Sengyo (note 14)

Un parcours difficile

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Le travail pour atteindre l’éveil est au moins aussi exigeant que l’entraînement ci-dessus, My Hero Academia (Kôhei Horikoshi, 2014 – …)

Ouf, nous voilà au bout du parcours du disciple zen, alors, avez-vous atteint l’éveil ? Moi non plus… Malheureusement, aussi avisées soient-elles, des explications ne peuvent pas suffire à comprendre véritablement le zen et encore moins à l’accomplir. Mais la pratique du haïku peut être une voie pour y parvenir !

Comme nous l’avons vu, de nombreux autres arts traditionnels ont trait au zen et sont des voies potentielles pour atteindre l’éveil. Également, des concepts esthétiques comme wabi, sabi, ou fueki-ryûkô traduisent (en partie ou totalement) des idées issues du courant zen et se retrouvent appliqués à des arts traditionnels japonais dont le haïku.

Vers la suite

N’oubliez pas de vous tenir au courant, nous préparons en ce moment quelques événements liés au haïku dans le cadre d’Animasia « Hors les Murs » !

Cet article n’est que le deuxième d’un tryptique consacré au haïku, le prochain et dernier volume devrait sortir bientôt et sera consacré à son adaptation au cinéma. Nous parlerons d’Hayao Miyazaki, Takeshi Kitano, et d’autres réalisateurs que, j’en suis sûr, vous appréciez tout autant que moi. Alors soyez au rendez-vous, à bientôt !

 

Notes de bas de page

1 J-L. Toula-Breysse, Que sais-je? Le Zen, Paris, Presses Universitaires de France, 2008, p. 85.

2 Idem., p. 58.

3 D. Richie, Traité d’esthétique japonaise, Vannes, Éditions Sully, 2016, p. 100.

4 W. f. Cheng et H. Collet, À la recherche de l’instant perdu, anthologie du haïku, Moundarren, 2014, p. 260.

5 J-L. Toula-Breysse, Que sais-je? Le Zen, Paris, Presses Universitaires de France, 2008, p. 61.

Idem., p. 85.

7 W. f. Cheng et H. Collet, À la recherche de l’instant perdu, anthologie du haïku, Moundarren, 2014, p. 5.

8 J-L. Toula-Breysse, Que sais-je? Le Zen, Paris, Presses Universitaires de France, 2008, p. 87.

D. Richie, Traité d’esthétique japonaise, Vannes, Éditions Sully, 2016, p. 99.

10 W. f. Cheng et H. Collet, À la recherche de l’instant perdu, anthologie du haïku, Moundarren, 2014, p. 34.

11 J-L. Toula-Breysse, Que sais-je? Le Zen, Paris, Presses Universitaires de France, 2008, p. 125.

12 N. Wilson Ross, le Monde du zen, Paris, Stock, 1976, p. 121.

13 J-L. Toula-Breysse, Que sais-je? Le Zen, Paris, Presses Universitaires de France, 2008, p. 86.

14 Idem., p. 86.

Auteur : Simon Morgan

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