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10
Sep

Brève histoire du cinéma japonais – Festival Animasia 2018 JAPON

Aujourd’hui le cinéma japonais est surtout connu en France pour ses films d’animation. Le public français connaît ainsi la plupart des films d’Hayao Miyazaki ou du studio Ghibli. Le reste de la production cinématographique japonaise est pour la plupart ignorée. Les films en prise de vue réelle sont très peu distribués et rencontrent rarement un succès public. On ne connaît donc qu’une petite partie du cinéma contemporain japonais. Et encore moins le cinéma japonais d’antan. Je vous propose donc dans cet article de découvrir l’histoire du cinéma japonais!

Sur le tournage de Godzilla en 1954, monsterlegacy.com

Le cinéma muet japonais

Beaucoup des premiers films japonais conservés sont des adaptations de pièces du théâtre Kabuki. Je précise films « conservés » car la majorité des premiers films japonais ont disparu ou sont dans un mauvais état. Parmi ces films issus du kabuki, on peut citer Promenade sous les feuillages d’érable (1898), que vous pouvez visionner ci-dessous, ou Le Dixième Acte de Taikoki (1908).  La plupart des films de cette époque sont donc des films de fiction. On recense seulement quelques rares documentaires comme L’Expédition japonaise dans l’Antarctique (1911) ou La Visite du Prince régent à l’exposition cinématographique (1921).

D’après Max Tessier, ces premiers films japonais n’ont pas encore d’ambition artistique. Les fictions n’étaient que des captations de pièces kabuki sans travail de réalisation. Les documentaires étaient quant à eux des reportages qui ne proposaient aucune réflexion. Il faut attendre les années 20 pour que naisse un « véritable art cinématographique au Japon »¹.

Les années 20 : gendai-geki et jidai-geki 

Yaeko Mizutani, actrice dans Le Camélia d’hiver ,staticflickr.com

Le début des années 1920 marque la confrontation entre deux courants cinématographiques. Les cinéastes japonais traditionalistes continuent d’adapter des films du théâtre kabuki tandis que les cinéastes modernes commencent à adapter le théâtre Shimpa (littéralement « Nouvelle école »). Ainsi deux tendances cinématographiques se créent. Les « films d’époque », nommés jidai-geki et les « films contemporains » appelés gendai-geki. La production des jidai-geki se concentrait alors dans la région de Kyoto et le gendai-geki à Tokyo.

Un film, issu de la tendance gendai-geki, marque particulièrement les esprits : Le Camélia d’hiver (1921) de Ryoha Hatenaka. Ce film, qualifié de « mélodrame sentimental moderne » s’inspire de films américains. L’inspiration de D.W. Griffith est certaine, c’est l’un des premiers films japonais à utiliser une narration complexe. Autre fait intéressant de film, ce sont des femmes qui interprètent les rôles féminins. En effet, traditionnellement, dans le théâtre japonais, les rôles féminins sont joués par des hommes travestis (onnagata).

Un cinéma florissant

Le Pot d’un million de ryô (1935), un film avec Tange Sazen, wikipedia.org

En 1923 un tremblement de terre dévaste la plupart des studios de l’archipel. Les cinéastes japonais doivent alors tout recommencer de zéro. C’est l’occasion pour eux de construire de nouveaux studios avec les outils cinématographiques les plus récents. De cette manière, entre 1924 et 1930, le cinéma japonais fait de grosses avancées techniques. La production cinématographique se concentre alors dans la région du Kansai et se calque sur le modèle des studios américains. De nombreux studios japonais voient le jour à cette époque.

Un nouveau genre émerge, le keiko eiga (« film à tendance ») qui veut rompre avec les traditions du théâtre kabuki. Ces films s’ancrent dans un contexte contemporain de crise économique sociale. La plupart d’entre eux critiquent la société capitaliste de l’époque et le gouvernement japonais. Un personnage est représentatif de ce mouvement cinématographique : Tange Sazen. À l’origine personnage de littérature populaire, Tange Sazen devient dans les années 30 un personnage important du paysage cinématographique japonais. Tange Sazen est un samouraï fidèle au bushidô. C’est un homme juste et loyal. Pourtant, suite à une trahison, il perd un bras et un œil. Il devient alors rônin (un samouraï sans maître) et vit en marge de la société. Ce scénario est propice à la satyre ou la critique sociétale. Ci-dessous vous trouverez la version intégrale du film, mais en japonais. Si comme moi, vous ne parlez pas japonais, cela vous aidera au moins à avoir une idée de l’ambiance de ces films satyriques.

Les benshi

Les années 1920 sont aussi l’apogée des célèbres benshi. Ces « hommes parlants » lisaient les intertitres pour le public et doublaient les dialogues des acteurs en direct. Ils se tenaient à côté de l’écran et pouvaient incarner tous les personnages d’un seul film. Souvent, un benshi était salarié d’une salle de cinéma. Il doublait alors tous les films programmés par ce dernier. On peut citer parmi eux Musei Tokugawa, qui travaillait au cinéma Aiokan ou encore Saburô Somei qui travaillait au Denkikan. Les benshi étaient très populaires et pouvaient égaler voire surpasser la notoriété des plus grands acteurs.

Une benshi en action, mediaeconomicsusabana.com

Le début des grands noms

C’est à la fin des années 20 et au début des années 30 que les premiers grands réalisateurs japonais émergent. Des réalisateurs comme Ozu, Mizoguchi, Ito ou Kinugasa réalisent leurs premiers films dans ces années-là. Ozu se spécialise dans les comédies « slapstick » à l’américaine et s’inspire par exemple de Charlie Chaplin. Son film Gosses de Tokyo (1932) reprend par exemple beaucoup du The Kid de Chaplin (1921). Mizoguchi quant à lui réalise plutôt des films policiers, mélodrames et histoires d’amour comme Le fil blanc de la cascade (1933). Ito et Kinugasa s’illustrent dans le genre du jidai-geki. Ses films se veulent le plus réaliste possible et sont souvent empreints d’une profonde noirceur. On peut citer Les Carnets de route de Chuji (1927) d’Ito ou Une page folle (1926) de Kinugasa.

Ces réalisateurs forment le début d’un cinéma moderne avec une esthétique et une narration de plus en plus complexe. Le début des années 30 est le premier âge d’or du cinéma japonais. La plupart des noms cités vont continuer de réaliser des films pendant le reste de leur vie et ainsi marquer l’histoire du cinéma japonais.

Photo prise à l’occasion de la création de la Japan Film Directors Society avec Kinugasa, Ozu, Mizoguchi et d’autres, mubi.com

Le cinéma parlant

Bien qu’en 1931 sorte le premier film japonais parlant Mon amie et épouse d’Heinosuke Gosho, le cinéma parlant tarde à s’installer au Japon. Beaucoup de personnalités du cinéma, particulièrement Ozu, exprimaient de grosses réticences envers le cinéma parlant. De même, les benshi s’opposaient logiquement à ce cinéma qui mettrait fin à leur métier. Beaucoup de grands réalisateurs de l’époque adoptent le muet bien après sa création. Ainsi Ozu réalise son premier film parlant en 1936, Un fils unique.

La seconde Guerre Mondiale

Lors de la seconde Guerre Mondiale, le cinéma, au même titre que les autres industries, doit participer à l’effort de guerre. Ainsi le 1er octobre 1939 une loi place la production cinématographique japonaise sous le contrôle du gouvernement. Une censure gouvernementale apparaît et oblige les films produits durant cette période à participer à une propagande militaire. Des réalisateurs comme Ozu ou Mizoguchi réalisent ainsi des films comme Quarante sept rônins (1941), un film historique, ou Il était un père, un drame contemporain (1942). Tous les genres cinématographiques sont mobilisés pour bénéficier à la propagande.

L’après-guerre

Akira Kurosawa, kaijuville.com

Suite à la victoire américaine et le contrôle qu’exercent les américains sur le Japon, ces derniers vont mettre en place une nouvelle propagande. La propagande japonaise laisse donc place à une propagande américaine. Les films doivent alors montrer une image du Japon pacifié et démocrate. Le but de la propagande américaine est de faire l’éloge du système capitaliste et d’occidentaliser la culture japonaise.

C’est dans ce contexte qu ‘Akira Kurosawa, considéré comme un des plus grand réalisateur japonais, débute sa carrière cinématographique. Il réalise en 1946 Je ne regrette pas ma jeunesse, un film qui critique la politique japonaise mise en place pendant la Guerre Mondiale. Son film Rashômon remporte en 1951 le lion d’or à Venise puis L’Oscar du meilleur film étranger. C’est le début du succès international de plusieurs réalisateurs japonais comme Kurosawa ou Mizoguchi.

Les années 50 et début 60 sont le deuxième âge d’or du cinéma japonais. Les récompenses internationales attribuées à des réalisateurs japonais se multiplient. Kurosawa et Mizoguchi reçoivent tout deux un lion d’argent pour leurs films Les sept Samouraïs (1954) et Les Contes de la lune vague après la pluie.

Les studios quant à eux s’illustrent dans les films de genre. En 1954 sort le premier Godzilla, réalisé par Ishirô Honda. Ce film va engendrer le genre du kaiju-eiga (films de monstres) qui va rencontrer un grand succès au Japon.

La nouvelle vague japonaise

En France comme au Japon, les années 60 marque l’émergence d’un mouvement cinématographique contestataire, la nouvelle vague. La nouvelle vague japonaise se réunit autour d’un studio, la Shôchiku. De nombreux cinéastes engagés et novateurs s’y retrouvent tels que Nagisa Ôshima, Yoshihige Yoshida et Masahiro Shinoda. Ces jeunes réalisateurs, comme en France, s’opposent aux productions classiques japonaises jugées trop bourgeoises et traditionnelles. Des cinéastes comme Ozu ou Kinogasa sont vivement critiqués.

Les films de la nouvelle vague japonaise sont « des films de jeunes pour les jeunes ». Le style est très réaliste, proche du documentaire et s’attardent sur la vie des étudiants de cette époque, une vie émancipée de la de la stricte morale japonaise. Les films des années 60 se libèrent de la censure et proposent des films plus violents et érotiques à l’image de Contes cruels de la jeunesse (1960) d’Ôshima.

Ces films vont de pair avec un mouvement contestataire au sein de la gauche japonaise. De nombreuses manifestations et grèves naissent dans tout le Japon et touchent aussi les studios de cinéma. Une grève en particulier, intervenue en 1961 dans le studio de la Toho, va marquer les esprits.

Les années 1970

C’est dans les années 1970 que la télévision se popularise au Japon. Les japonais commencent alors à déserter les salles de cinéma. Beaucoup de studios sont obligés de fermer tandis que d’autres connaissent de gros problèmes économiques. Un studio en particulier survit à ces temps compliqués, la Toei, grâce à ses séries animées qui s’exportent très bien à l’international.

La sexualité semble être le genre le plus vendeur de l’époque. Plus de 1100 films érotiques, nommés pinku-eiga, sont produits entre 1971 et 1981. Le studio de la Nikkatsu se spécialise dans ce genre pour tenter de survivre à la désertion des salles de cinéma. Parmi ces films on peut citer Osen la maudite (1973) de Noboru Tanaka ou La rue de la joie de Tatsumi Kamashiro (1974).

La fin des studios et l’essor du cinéma d’animation

Les années 1980 signifient la fermeture de la majorité des studios de cinéma japonais. La Nikkatsu est alors un des derniers représentants des studios japonais. Sa survie est seulement dû à la production de pinku-eiga mais la concurrence avec la télé qui se lance elle aussi dans ce type de production devient de plus en plus compliquée.

Les réalisateurs japonais se tournent alors vers l’étrangers. Kurosawa, par exemple, commence à tourner des films aux Etats-Unis et en URSS. La production cinématographique japonaise commence à s’organiser autour de nouveaux producteurs indépendants. C’est dans ce contexte que Takeshi Kitano, une autre grande figure du cinéma japonais apparaît pour la première fois en tant qu’acteur. Il joue avec David Bowie dans le film Furyo qui sort en 1983 grâce à une production française.

Si le cinéma en prise de vue réelle connaît un fort déclin à cette époque, le cinéma d’animation japonais, lui, est en plein essor. Le film Akira de Katsuhiro Ôtomo, adapté du manga éponyme, rencontre un grand succès international. De même, Hayao Miyazaki et Isao Takahata fondent le studio Ghibli en 1985. Les premiers films du studio, Le Château dans le ciel (1986) et Le Tombeau des Lucioles (1988) rencontrent un succès populaire au Japon. C’est finalement le film Mon Voisin Totoro (1989) qui va apporter le début du succès international du studio. Ce film va créer un véritable standard d’animation qui va influencer de nombreux autres réalisateurs de films d’animation.

Les années 90-2000

Les films des années 90-2000 se démarquent par leur pessimisme. Les réalisateurs semblent perdre foi en l’humanité et mettent en scène des récits souvent violents et dénués d’espoir. Les personnages de ces films semblent perdus dans une société moderne où les rapports humains disparaissent tandis que la mondialisation s’intensifie.

Takeshi Kitano illustre bien cette pensée et réalise plusieurs films tels que Sonatine (1993) ou Hana-Bi (1997). Ses films s’inscrivent dans le genre du yakuza-eiga, qui met en scène la vie des gangsters japonais.

Dans ce contexte pessimiste naît un genre particulier : la J-horror ou « histoires de fantômes japonais ». Les films d’horreur, jusqu’alors évités par les producteurs japonais connaissent un grand succès dans les années 90. Certains d’entre eux font même l’objet d’adaptations américaines comme Cure de Kiyoshi Kurosawa (1997) ou Ring de Hideo Nakata (1997).

Le cinéma d’animation continue à bien se porter. Le studio Ghibli est sûrement à son apogée, Miyazaki signe les films Princesse Mononoké en 1997 puis Le voyage de Chihiro en 2001. Ce dernier reste aujourd’hui le plus grand succès de l’histoire du cinéma japonais avec 23 millions de spectateurs au Japon et une recette mondiale de 274 millions de dollars. Il remporte de plus l’Oscar du meilleur film d’animation et l’Ours d’or du meilleur film du festival de Berlin. En parallèle du studio Ghibli, des films d’animations comme Ghost in the Shell de Mamoru Oshii (1995) ou Perfect Blue (1998) et Paprika (2006) de Satoshi Kon se font aussi remarquer et s’exportent à l’international.

La Nouvelle vague Rikkyo

Le début des années 2000 marque l’émergence d’un mouvement cinématographique influencé par un universitaire spécialiste de la littérature et philosophie française, Shigehiko Hasumi. Ce genre hérite du nom de l’université où enseigne Hasumi, à savoir l’université Rikkyo de Tokyo. De nombreux élèves d’Hasumi, tels que Kiyoshi Kurosawa ou Shinji Aoyama réalisent des films qui illustrent la pensée de leur maître. Ces films prennent souvent en sujet une famille japonaise. En effet, selon Hasumi, la famille japonaise est représentative des bouleversements sociétales que connaît le Japon. Le film le plus connu issu de ce mouvement est sûrement Tokyo Sonata (2008) de Kiyoshi Kurosawa.

Le cinéma japonais d’aujourd’hui

Même si peu de films japonais contemporain arrivent jusqu’en France, la production filmique japonaise reste foisonnante.

Le cinéma d’animation perdure et demeure le plus gros succès du cinéma japonais à l’international. De nombreux nouveaux réalisateurs rencontrent de bons succès, comme Mamoru Hosoda avec Les enfants loups (2012) ou Makoto Shindai avec Your Name (2016). Des nouveaux studios commencent à se faire une place dans l’industrie du cinéma d’animation japonais. Le studio Madhouse, par exemple, est à l’origine de plusieurs films d’Hosoda et Satoshi Kon. La domination de Ghibli se fait de moins en moins ressentir, Miyazaki et Takahata annoncent leurs retraites après leurs films Le Vent se Lève (2013) et Contes de la princesse Kaguya (2013). Toutefois Miyazaki a annoncé vouloir faire son retour d’ici quelques années avec un projet nommé Comment vivez-vous?

Le cinéma en prise de vue réelle fonctionne moins bien à l’international mais continue de produire de nombreux films. Beaucoup de jeunes réalisateurs comme Kôji Funada et son premier film La Grenadière (2006) s’inspire de figures actuelles comme Kiyoshi Kurosawa. Funada est aussi le premier dans l’histoire du cinéma à réaliser un film avec un robot en acteur principal, Geminoid F, dans son film Sayônara (2016).

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Bibliographie : (1) TESSIER Max, Les éclats du cinéma japonais, 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze n°37, 2002.

MORGAN Simon, Le cinéma japonais, Dossier de Master 2 cinéma, 2017.

Auteur : Yatsu Atatakai

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