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Avr

ANIMASIA « HORS LES MURS » JAPON – Le haïku, volume 3, haïku et cinéma japonais

Voici enfin le troisième et dernier volume de notre triptyque consacré au haïku. Aujourd’hui, cherchons les traces de cette forme poétique dans le cinéma japonais ! Même si ce n’est pas indispensable, je vous invite chaleureusement à aller jeter un œil aux deux précédents articles du triptyque : le premier qui apporte toutes les bases pour comprendre le haïku ; et le deuxième qui met en évidence ses liens avec le courant bouddhiste zen.  Les parcourir ainsi vous permettra de mieux saisir le contenu du présent article.

Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture. En route pour retrouver Miyazaki, Kitano, ou encore Shinkai !

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Le torii devant la maison de Mitsuha dans Your Name (Makoto Shinkai, 2016)

 

Des « moments-haïku »

Makoto Shinkai et la « pornographie du paysage »

Commençons par nous intéresser au cas du réalisateur de films d’animation Makoto Shinkai. Vous avez certainement déjà vu son très remarqué Your Name (2016). Mais ici nous allons nous pencher plus particulièrement sur son moyen-métrage The Garden of Words (2013). Peut-être son film le plus sophistiqué sur le plan formel. Shinkai travaille énormément sur le détail : les sons, les manifestations de la Nature, les gestes les plus anodins des personnages, tous font l’objet d’une attention particulière. Le jeune réalisateur ira même jusqu’à dire :

Je ne sais pas s’il est nécessaire de montrer autant de détails, mais c’est mon style. Dans le cinéma d’animation japonais, il y a toujours eu une tradition du détail et des décors. Mon exemple est sans doute excessif. Certains parlent de ‘pornographie du paysage’ à propos de mon cinéma. (note 1)

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Illustration promotionnelle pour The Garden of Words (Makoto Shinkai, 2013), retro-hd.com

D’une certaine manière, ne pourrait-on pas voir tous ces détails comme une forme épurée, essentielle, des différents instants qui se suivent dans les films ? Il peut s’agir simplement d’une goutte de rosée qui tombe d’une feuille ou d’une main qui ouvre une porte. Ces détails deviennent ainsi de multiples haïkus qui saisissent au vol des instantanés. Comme les poètes Bashô ou Buson, Makoto Shinkai nous offre un accès à cet état d’attention extrême à l’instant présent.

Des respirations contemplatives dans le cinéma d’Hayao Miyazaki

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Porco Rosso (Hayao Miyazaki, 1992) – Le Voyage de Chihiro (Hayao Miyazaki, 2001)

Cet article n’est encore entamé que depuis peu, mais il est déjà temps d’aborder le Maître incontesté de l’animation japonaise : Hayao Miyazaki. Posons-nous un instant et demandons-nous ce qui nous plaît le plus dans ses films. La galerie d’esprits tantôt colorés, tantôt charismatiques ? Cette animation sublime travaillée au détail près ? la musique envoûtante de Joe Hisaishi ? Peut-être aussi ces moments où le temps semble suspendu. Où la narration prend une pause tandis que la musique se fait de plus en plus discrète. Pensons : à Porco Rosso (1992) volant dans le ciel de l’Adriatique ; au Château Ambulant (2004) face à un lac perdu au milieu des montagnes ; à Mei endormie sur le ventre de son Voisin Totoro (1998) ; ou encore à ce train qui file sur la mer, poursuivant Le Voyage de Chihiro (2001).

Toutes ces scènes ont la particularité de présenter le paysage plus que les personnages. Ce qu’elles nous montrent, c’est un décor dans lequel évoluent des personnages, et non l’inverse. Ces moments aussi traduisent bien la forme du haïku. Ils invitent à la contemplation en limitant la place prise par le son, mettent en scène la Nature chère aux poètes classiques, et se concentrent sur un instant précis qui se trouve étendu dans le temps. Mais ils mettent également en avant la notion de fueki-ryûkô (immuable-éphémère) omniprésente dans le haïku. En effet, l’on retrouve à chaque fois un cadre immuable, souvent en lien avec la Nature (le ciel dans Porco Rosso ou l’océan dans Chihiro) qui est troublé par un événement trivial, éphémère, qui est souvent lié au(x) personnage(s) (le déplacement de l’avion de Porco ou le train qui emmène Chihiro chez la sorcière Zeniba).

Sayônara et un haïku à une autre échelle

Un autre exemple est intéressant à aborder : celui de Sayônara (Kôji Fukada, 2015). Nous y retrouvons souvent de longs plans contemplatifs qui donnent une dimension poétique à l’œuvre. En apparente contradiction avec le contexte post-apocalyptique du récit. Toutes les centrales nucléaires de l’Archipel ont explosé suite à des attaques terroristes et le pays est en train d’être évacué. Ici, dignes des maîtres zen, le film comme les personnages ne cèdent pas face à la panique. Ils restent contemplatifs face à un Japon désert auquel ils s’apprêtent à dire au revoir (« sayônara » en japonais).

Un plan en particulier est intéressant : fixe, depuis le point de vue d’un robot, sur le cadavre d’une jeune fille en train de se décomposer. Le cadre serré sur le cadavre et l’absence de référent mouvant laisse penser que le temps diégétique s’écoule à la même vitesse que celui réel mais ce n’est pas le cas. Le processus passe en accéléré dans un plan qui ne dure pas plus de quelques minutes. Ainsi, la jeune fille s’efface sous nos yeux jusqu’à n’être plus qu’un squelette. Le robot est resté immobile en la regardant et ses vêtements usés confirment qu’au moins plusieurs mois se sont écoulés.

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Sayônara (Kôji Fukada, 2015)

Ici, l’immuable : c’est le Monde qui reste stable, mais aussi le cadre fixe de la caméra. Et l’éphémère : le corps disparaissant de la jeune fille. En ce seul plan cinématographique, Kôji Fukada est parvenu à traduire plusieurs des idées essentielles du haïku. Il a rendu fortement tangible la notion de temps qui passe tout en mettant en évidence la beauté qui s’en dégage, sabi. Et a traduit les idées chères à la pensée zen de l’éphémérité de la vie comme de la beauté.  Tout cela par l’utilisation d’un robot comme référent, face auquel l’homme devient éphémère.

Deux cas particuliers

Le « tempo subjectif » de Sonatine (Takeshi Kitano, 1993)

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Sonatine (Takeshi Kitano, 1993)

À propos de Sonatine (1993) :

Kitano a bâti un monde à part, mélange de violence et de jeux puérils, avec un film au tempo subjectif où certains moments s’étirent à l’infini tandis que d’autres sont à peine esquissés. (note 2)

Ici, les séquences à peine esquissées sont celles, essentielles à l’intrigue, où le conflit qui fera rage entre les différents clans de yakuzas naît et se développe. Mais elles passent si rapidement qu’il devient impossible de saisir toute l’intrigue au premier visionnage. Tandis que, paradoxalement, l’essentiel du film est consacré à des séquences sur une plage, inutiles à l’intrigue, de jeux entre les yakuzas.

C’est donc là l’application de la notion de « tempo subjectif » abordée plus tôt. La narration est épurée à outrance pour permettre à ce qui essentiel de se développer. Ces instants où la violence et la mort semblent s’être un peu éloignées des personnages qui se trouvent reconquis par l’innocence. Alors, ici c’est peut-être la moitié du film qui rappelle le haïku : toutes ces séquences hors du temps où les yakuzas profitent d’un sursis accordé par la mort. Cette dernière brisera alors l’immuabilité apparente de la situation lorsqu’elle touchera le personnage incarné par Susumu Terajima.

Une invitation à la contemplation dans un film interactif

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The Legend of Zelda, Breath of the Wild (2017), senscritique.com

Le dernier né de la licence The Legend of Zelda, Breath of the Wild, n’est pas un film. C’est un jeu-vidéo. Mais, dans la mesure où il présente une narration appuyée par univers visuel et sonore, tout en proposant en plus une dimension interactive, ne peut-on pas y voir un film interactif ? Peu importe, l’exemple me plaît beaucoup trop pour que je ne l’aborde pas. Breath of the Wild est un jeu d’action/aventure dans un monde totalement ouvert. Nous y incarnons Link, un guerrier chargé de sauver le royaume d’Hyrule de la menace du fléau Ganon. Alors, le cadre est beau et vaste. Les paysages vont des montagnes enneigées aux déserts arides en passant également par des jungles et des plaines à perte de vue, rendant les lieux propices à la contemplation.

Personnellement je me rappellerai toujours d’une expérience de jeu en particulier. Désireux d’explorer la région alentours, je m’apprêtais à traverser le viaduc du lac Hylia. Et soudain, dans la nuit, sous la pluie et l’orage, un immense dragon oriental jaune et vert jaillit des eaux. Il me survola, replongea dans le lac, en ressortit… Le spectacle se poursuivit pendant bien une dizaine de minutes et je ne m’en lassais pas. L’envie de tirer une flèche vers lui pour interagir ne m’effleura même pas l’esprit. Et ce n’est pas la seule fois ou le jeu me tira vers la contemplation plutôt que vers l’action !

Pareille expérience vidéoludique reste assez exceptionnelle. La contemplation, dans un film, on la fuit souvent. Parce qu’elle implique un ralentissement du récit. Alors, dans un jeu-vidéo où le joueur est constamment libre d’aller vers l’action, parvenir à l’attirer vers la contemplation, c’est plutôt très fort.

Quelques exercices intéressants

Pourquoi ne pas faire l’inverse de la démarche de ces cinéastes? Essayer d’écrire nous-même des haïkus à partir des plans, scènes, et films sur lesquels nous nous sommes penchés. Je proposerai par exemple :

Pour Le Voyage de Chihiro :                                            Pour Sayônara :

ombres qui s’étirent                                                          par la fenêtre

   un train file à l’horizon                                                      sur un corps disparaissant

      l’océan demeure                                                                  la couleur du jour

Pour Zelda Breath of the Wild :

averse nocturne

   les pierres trempées du pont

      le dragon replonge

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Le dragon Rordrac dans Zelda Breath of the Wild (2017)

N’hésitez pas à vous essayer à votre tour à l’exercice. J’ai hâte de vous lire !

Vers le futur

Votre découverte des haïkus ne s’arrête pas là puisque un atelier en lien avec cet art est en cours de préparation, tâchez de vous tenir au courant sur la page de la programmation Animasia « Hors Les Murs » !

Finalement, quant à moi, j’espère que la lecture de ce triptyque consacré au haïku vous aura été agréable, et je vous dis, à bientôt !

 

1 : V. Ostria, « Un Romantique », Les Inrocks, hors-série, Animation Japonaise, de films en séries, un siècle d’enchantements, Les Éditions Indépendantes, Paris, 2017, p. 36.

2 Propos de J-P. Dionnet recueillis à la page 5 du livret accompagnant le DVD cité ci-après : T. Kitano, Sonatine (1993) – Jugatsu (1990) ; Studio Canal, 2001, DVD.

Auteur : Simon Morgan

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