Animasia - Le Blog

hiroshima
6
Août

Yoshito Matsushige, témoin du bombardement d’Hiroshima – Festival Animasia 2018 JAPON

Le 6 août 1945, à 7h09 une alarme retentit dans la ville japonaise d’Hiroshima. Un avion américain vient d’entrer dans l’espace aérien de la ville. Les habitants se réfugient dans les abris anti-bombardement, comme à chaque fois. L’avion passe sans qu’il n’y ait d’ incident. Les esprits se calment. Sûrement une fausse alerte. Les radars japonais détectent alors trois nouveaux avions américains. Trois avions, c’est peu pour un bombardement. Ils sont sûrement inoffensifs, au même titre que le premier avion qui est passé. L’alerte prend donc fin après une dizaine de minutes passées dans les abris.

A 8h16, un des trois avions largue une bombe. Une seule. Après 43 secondes de chute libre, elle explose à 580 mètres d’altitude, au-dessus de l’hôpital Shima, en plein cœur d’Hiroshima.

Matsushige Yoshito, reporter de 32 ans au journal Chûgoku shinbun, est à ce moment chez lui, dans le quartier de Midori-Machi. Il habite à 3 kilomètres de l’hôpital Shima. Il est la seule personne à avoir pris des photos le jour même de l’explosion nucléaire. Je vous propose dans cet article de retracer cette funeste journée aux côtés de Matsushige Yoshito, qui fut témoin de toutes les horreurs de la bombe atomique. Cet article se base sur son témoignage et ses photos prises le jour même.

8h16

Yoshito vient de finir son petit-déjeuner. Il est chez lui avec sa femme. Il s’apprête à rejoindre les bureaux du Chûgoku shingun, où il travaille.

Soudain, un flash lumineux intense remplit la pièce dans laquelle il se trouve. Une lumière blanche éblouissante entoure Yoshito. Il n’entend plus aucun bruit, comme si tout s’était arrêté autour de lui. La lumière l’aveugle pendant quelques instants. C’est alors qu’un souffle le projette contre le mur de sa maison. Une douleur intense l’envahit, comme si des centaines d’aiguilles s’enfonçaient dans tout son corps. Il se retrouve à terre, abasourdi par le choc.

Petit à petit, Yoshito reprend ses esprits. Sa femme est encore au sol, mais elle finit par reprendre conscience. Ils s’aperçoivent que leur maison est en ruine. Des trous immenses recouvrent les murs des deux étages de son domicile. Une couche de crasse s’est déposée sur tout son intérieur. Le premier réflexe de Yoshito est de chercher dans cet océan de débris son appareil photo et les vêtements que l’armée lui a donné. Son uniforme est important, il dispose d’un brassard qui indique son statut de reporter. Quant à son appareil photo, c’est son outil de travail. Il doit le prendre avec lui.

Il arrive à les dénicher au milieu des décombres de sa maison. Une fois habillé et muni de son appareil, il trouve le courage de sortir de chez lui. Il commence alors à marcher en direction des bureaux du Chûgoku shinbun.

11h00

Les rues sont désertes. Tout n’est que ruine. Des incendies recouvrent la plupart de la ville. Des cadavres brûlés jonchent le sol. Yoshito arrive au niveau du pont Miyugi, où se trouve une cabine de police. De nombreuses victimes s’agglutinent autour de la cabine, implorant de l’aide. Ce sont principalement des lycéens. Ils étaient dehors lorsque la bombe a explosé, en train d’évacuer les bâtiments. L’explosion les a frappé de plein fouet. Beaucoup d’entre eux sont à moitié nus et portent des restes de vêtements brûlés. Leurs corps entiers sont recouverts d’énormes ampoules de la taille d’un ballon. Sous les yeux de Yoshito, des ampoules commencent à exploser d’elles-mêmes. Des cris de douleurs retentissent de partout. Suite à l’explosion des ampoules, des lambeaux de peau pendent des bras, du visage, du dos des adolescents.

Première photo

Devant cette scène abominable, Yoshito reste abasourdi. Il n’arrive pas à appuyer sur le déclencheur de son appareil photo. Ce qu’il voit est horrible. Il reste là, pendant 20 minutes, ne sachant que faire. Il sait qu’il doit prendre une photo, que c’est son devoir de journaliste. Mais des gens meurent là, devant lui. Il se sent coupable. Il est ressorti sans blessures du bombardement alors que des enfants sont en train d’agoniser devant ses yeux. Finalement, il réunit assez de courage pour prendre une photo.

Première photo de Yoshito Matsushige, atomic photographer.com

Seconde photo

Yoshito commence à reprendre ses esprits. Il se rapproche de quelques mètres de la cabine de police pour prendre une nouvelle photo. Le viseur de son appareil photo, un 6×6  de la marque Mamiya est inondé par ses larmes. Yoshito ne peut s’empêcher de pleurer. Il sent sur son dos les regards haineux des victimes. Ils sont sûrement en train de se dire « Il ose prendre une photo de notre souffrance sans même essayer de nous aider ». Mais Yoshito ne peut les aider. Il n’a pas les moyens ni le courage de le faire. Finalement, son doigt finit par appuyer sur le déclencheur.

Seconde photo de Yoshito Matsushige, web.archive.org

Le reporter reprend son chemin, avec toujours la volonté de rejoindre les bureaux du Chûgoku shingun.

11h30

200 mètres plus loin, au coin du carrefour Kamiyacho, Yoshito aperçoit une voiture brûlée. Il distingue deux silhouettes à l’intérieur. Le reporter décide de s’approcher de la voiture, en espérant que les deux passagers soient encore en vie. Un spectacle terrifiant l’attend devant la voiture. Une montagne de cadavre, d’une quinzaine de personnes se dresse devant lui. Les corps se sont emmêlés sous le choc de l’explosion. Yoshito se retourne vers la voiture. Les deux passagers sont morts depuis plusieurs heures. Ils n’ont plus de vêtements et sont recouverts de brûlures.

Yoshito recule de quelques pas et s’apprête à prendre une photo. Mais il n’en a plus la force. La scène est abominable. Il ne veut pas que les souvenirs que l’on garde de ces gens soient des cadavres brûlés et nus. Une voix dans sa tête lui rappelle aussi que les autorités ont interdit la photographie de cadavres.

Il abandonne l’idée de prendre des photos et reprend son chemin. Le reporter ère près de trois heures dans les rues. Il voit des mères, le cadavre de leurs enfants dans les bras. Des corps jonchent les rues, carbonisés et éviscérés. Tout n’est que désolation. Des incendies bloquent l’accès au centre-ville, où se trouve les bureaux du journal. Yoshito décide alors de rentrer chez lui.

14h00

Yoshito est de retour chez lui, auprès de sa femme. Il lui raconte tout ce qu’il a vu. Tout cela semble irréel.

Il se rend compte de l’ampleur des dégâts de son domicile. Le salon de coiffure de sa femme, au rez-de-chaussé, est dévasté. Il décide de prendre une photo du salon détruit.

Troisième photo de Yoshito Matsushige, joplinglobe.com

Sa femme est dans la pièce, occupée à ranger le salon. Comme si il ne s’était rien passé. Des sièges se tiennent encore debout, derniers vestiges d’une ville paisible. C’était la première fois qu’Hiroshima était la cible d’un bombardement.

Il prend une seconde photo, depuis une des fenêtres de sa maison.

Quatrième photo de Yoshito Matsushige, Purudue University Librairies

On y aperçoit les restes du poste de police de Nomiya. Ces photos demandent moins d’effort à Yoshito. Il préfère rester loin des cadavres et du chaos qui règne dehors.

15h00

Pourtant, vers 15h, Yoshito décide de repartir en ville. Il a toujours en tête l’idée de rejoindre le bureau du Chûgoku shingun. Il a besoin de savoir comment vont ses amis et collègues. Dehors, la situation n’a pas changé. Les gens crient de douleur, appellent à l’aide. Une odeur de chair carbonisée survole la ville. Yoshito garde son appareil à la main mais n’a toujours pas la force de prendre des photos. Il croise sur son chemin Takahasi Yoshihiko, un collègue journaliste. C’est peut être le meilleur moment de sa journée. Croiser un visage qu’il connaît lui fait du bien. Tous deux arrivent en centre-ville. Les incendies ont finalement pris fin. Ils arrivent devant les bureaux du journal. Le Chûgoku shingun non plus n’a pas été épargné. Il ne reste que des cendres de leur lieu de travail.

Les deux journalistes décident alors de rentrer chez eux. Ils réempruntent le même chemin et reviennent sur leurs pas. En l’espace d’un aller-retour, de nouveaux cadavres sont apparus sur le bord de la route.

17h00

Alors qu’il n’est plus très loin de chez lui, Yoshito s’arrête dans le quartier d’Ujina. La situation ici est la même que partout ailleurs. Mais les survivants comment à retrouver leurs esprits. Les blessés les moins graves commencent à se réunir autour d’un policier. Ce dernier, le visage bandé, prend toutes leurs dépositions. C’est sûrement la seule chose qu’il peut faire pour rassurer tous ces habitants qui ont perdu leurs domiciles et leurs proches. Yoshito saisit son appareil et immortalise la scène.

Cinquième photo de Yoshito Matsushige, museudeimagens.com

C’est la dernière photo que prend Yoshito ce jour là. Il rentre chez lui, dans sa maison dévastée, épuisé. Il vient de vivre le premier bombardement atomique de l’histoire. Le deuxième, tout aussi horrible et dévastateur aura lieu quelques jours après, le 9 août, à Nagasaki.

On estime le nombre de victimes à Hiroshima entre 95 000 et 166 000 morts. Hiroshima comptait 245 000 habitants avant le bombardement. À Nagasaki, le nombre de victimes s’élève à entre 60 000 et 80 000 morts. Nagasaki comptait 250 000 habitants avant le bombardement.

5 photos historiques

Ces 5 photos sont les seules prises le jour même du bombardement d’Hiroshima. Pourtant, il y avait de nombreux autres photographes, journalistes ou cameramen sur place, mais aucun d’entre eux n’ont pris de photos ou tourner d’images ce jour-là. D’après Yoshito Matsushige, c’est sûrement parce qu’ils n’ont pas eu le courage de le faire. Comme lui, ils ont dû se retrouver incapable de prendre des photos devant le spectacle abominable qui se déroulait devant eux. Matsushige dit d’ailleurs à ce sujet :

Le fait qu’aucun d’entre eux n’ait pu prendre des photos semble montrer à quel point le bombardement était brutal.

Après ce 6 août, d’autres photos sont prises, à la fois par Yoshito Matsushige et d’autres reporters. La plupart de ces photos montrent plus ostensiblement les dégâts causés par le bombardement. Toutefois, elles évitent toujours soigneusement de montrer des cadavres. Seuls des blessés apparaissent dessus.

le Genbaku Dome pris par Shigeo Hayashi, wikimedia.org

La ville dévastée prise par un photographe de l’U.S Navy, wikimedia.org

Une victime du bombardement prise par Masayoshi Onuka, wikimedia.org

Un témoignage important

La censure américaine à la fin de la guerre empêche la publication de toutes les images en rapport avec le bombardement. Il faut attendre la fin des années 50 avant que les premières images soient publiées. Certains photographes, malgré les ordres, ont tout de même pris des photos de cadavres dans les jours qui ont suivi le bombardement et les ont caché aux autorités. Le public de l’époque découvre alors toutes les horreurs de la bombe atomique.

Je vous laisse sur ces mots de Yoshito Matsushige.

Je ne m’en vante pas, mais c’est une petite consolation que j’ai pu prendre au moins cinq photos. Pendant la guerre, des raids aériens ont eu lieu pratiquement chaque nuit. Et après le début de la guerre, il y eu beaucoup de pénuries alimentaires. Ceux d’entre nous qui ont connu toutes ces difficultés espérons qu’une telle souffrance ne sera plus jamais ressentie par nos enfants et nos petits-enfants. Non seulement nos enfants et petits-enfants, mais aussi toutes les générations futures ne devraient pas avoir à traverser cette tragédie. C’est pourquoi je veux que les jeunes écoutent nos témoignages et choisissent la bonne voie, la voie qui mène à la paix.

Yoshito Matsushige, atomicheritage.org

Suivez toute l’actualité du Festival Animasia et d’Animasia Hors Les Murs sur nos réseaux Facebook et Twitter !

Bibliographie : https://www.inicom.com/hibakusha/yoshito.html

LUCKEN Michael, Hiroshima-Nagasaki, Des photographies pour abscisse et ordonnée, Etudes photographiques, 2008.

Auteur : Yatsu Atatakai

.gdlr-blog-full .post { width: auto; max-width : 750px; }