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28
Mar

ANIMASIA « HORS LES MURS » JAPON – Le haïku, volume 1, poésie de l’instant

Partons à la recherche de l’essence de l’art traditionnel japonais avec la forme poétique du haïku !

Le haïku, une forme poétique japonaise

le vieil étang

   du plongeon d’une grenouille

      le bruit dans l’eau

                                      Bashô (note 1)

Le haïku, qu’est-ce que c’est ? Une forme poétique très courte, composée de seulement 17 mores (ces dernières correspondant aux kanas, caractères issus des syllabaires japonais, on peut y voir les syllabes de la langue française mais le découpage n’est pas toujours tout à fait le même). Ce sont généralement trois vers de 5, 7 et 5 mores qui découpent le poème.

Une contrainte formelle à laquelle s’ajoutent deux codes à respecter, il faut inclure : un kigo, c’est-à-dire une notion de saison, en guise de contexte ; ainsi qu’une césure ou kireji qui viendra découper le poème en deux. Le haïku privilégiant l’implicite, à l’explicite, le kigo ne doit être qu’évocateur ! Il serait évidemment trop facile d’écrire « en été » ou « au printemps », et on préférera un rappel des « grillons » ou des « boutons d’or ». Le kireji quant à lui permet de passer par exemple de la description sobre d’une image au ressenti qu’elle produit chez l’auteur.

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The Garden of Words (Makoto Shinkai, 2013)

pluie de printemps

   toute chose

      embellit

                Chiyo-ni (note 2)

Le haïku est une forme de poésie très sobre mais ne se limite pas pour autant à de la simple description. Il nécessite en effet un détachement de l’auteur et traduit le plus souvent une sensation. Il peut se caractériser par un intérêt pour les petites choses, la compassion, la passion de l’instant présent, l’humilité, et une certaine forme d’humour tendre.

Le fruit de l’évolution de la poésie japonaise

Le haïku trouve son origine dans la forme poétique très populaire pendant l’ère Heian (794 – 1192) du tanka, cette forme est composée d’un hokku ou haikai de 17 mores ainsi que d’un verset de 14 mores (31 mores en tout donc). Au XVIIe siècle, l’illustre poète Bashô isole les deux modules afin de pouvoir se concentrer sur le haikai, il donne alors un sens nouveau à cette forme poétique. Puis ce sera en 1891 que le poète Masaoka Shiki la renommera « haïku ». Le haïku n’est pas prévu pour être chanté, contrairement au tanka.

Le haïku et les autres arts

Le haiga, rencontre entre la poésie et la peinture

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Un petit coucou s’approche d’un hydrangea, haiga de Buson, wikipedia.org

Buson (1716 – 1783) est – avec Bashô, Issa et Shiki – considéré comme l’un des quatre maîtres classiques du haïku. Il apparaît juste après Bashô et propose un classicisme qui vient renouveler le genre, puis il crée le haiga ! Rien que ça. Le haiga, c’est la réunion sur un même rouleau d’un haïku calligraphié ainsi que d’une peinture. Buson est lui-même poète et artiste-peintre alors cette invention reste bien naturelle.

Un haïku pour accompagner de l’ikebana

La calligraphie étant un art traditionnel reconnu au Japon, il est courant (rappelez vous de l’article ikebana sorti il y a quelques semaines) d’en utiliser une de haïku pour accompagner une composition florale dans son tokonoma.

Des histoires ponctuées de haïkus

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Ueda Akinari, Contes de pluie et de lune, Gallimard, 2015

Depuis déjà le chef d’œuvre du Dit du Genji (Murasaki Shikibu, XIe siècle), les romanciers aiment ponctuer leurs récits de nombreux poèmes. La nouvelle « Bupposo » tirée des Contes de pluie et de lune (Ueda Akinari, 1776) est intéressante car elle présente le haïku dans un contexte historique particulier. En plein banquet dans les hauteurs du mont Kôya, le fantôme du Grand Rapporteur, le prince Hidetsugu, souhaite entendre de la poésie. Un moine propose alors : « Un voyageur qui passe la nuit ici, pratique le genre à la mode, le haikai, pour votre Seigneurie, cela pourrait être curieux ! » (note 3) Rappelons que c’était en effet sous le nom de « haikai » que le haiku était alors connu. Sa popularité était naissante puisque Bashô venait à peine de disparaître et il était bel et bien à la mode. Le voyageur en question fut alors mandé et, non sans effroi, déclama :

le chant même de l’oiseau

   et du Mont de Mystère,

      l’exubérante végétation ! (note 4)

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Cimetière Okuno-in du Mont Kôya, guide-evasion.fr

Le seigneur fut charmé et, sur sa demande, un des convives compléta ainsi le haikai pour qu’il devienne un tanka, forme poétique certainement plus au goût du jour du vivant de ces personnages :

brûlant le pavot, je passe

   la brève nuit devant l’autel. (note 5)

L’assemblée fantomatique disparaît ensuite, laissant le voyageur et son fils qui l’accompagnait dans la surprise et l’effarement. Grâce à son contexte historique particulier ainsi qu’à sa trame qui met en scène des fantômes, des êtres du passé en d’autres termes, ce conte se fait témoin de l’histoire du haïku et permet en plus de comprendre le fonctionnement du tanka. Grâce à cette séparation rendue évidente entre le haikai et le verset.

La poésie des pokémon

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Pokémon, saison 5, épisode 36, « Y a-t-il un Professeur Chen dans l’assistance? »

Car oui, comme pour l’ikebana, il est arrivé à l’anime Pokémon d’aborder le haïku. En effet, en plus d’être l’éminent professeur que l’on connaît, Samuel Chen est un grand amateur de poésie. C’est pourquoi, dans l’épisode 35 de la saison 5 de la série, « Y a-t-il un Professeur Chen dans l’assistance ? », il participe à un concours de haïkus. Dans ses compositions comme dans celles de James de la Team Rocket, les pokémon sont à l’honneur.

Encore une fois, la franchise Pokémon démontre sa volonté de mettre en valeur la culture japonaise auprès des Japonais eux-même, mais aussi auprès des Occidentaux qui découvrent en masse la série via la télévision.

Le haïku en France, une transposition compliquée

Le Japon participe pour la première fois à l’Exposition universelle en 1867 alors qu’elle est tenue à Paris. Une part cultivée du public français découvre alors les estampes, la poterie japonaise, mais aussi le haïku. C’est le début du japonisme : influence de la civilisation et de l’art japonais sur les artistes et écrivains, premièrement français, puis occidentaux. Quelques auteurs français s’essayent au haïku mais la transposition culturelle pose de nombreux problèmes.

Remarquons que la langue japonaise possède certaines spécificités qui participent à définir le haïku. Des spécificités qu’elle ne partage pas avec le français. Ce qui rend difficile une réappropriation idéale du genre par le public francophone. C’est ainsi en partie sur l’art des jeux de mots que repose le haïku : le japonais, avec les nombreuses homophonies qu’il propose, est en effet propice à de tels exercices. Il ne fait également pas de distinction entre le présent et le futur, ou encore entre le singulier et le pluriel. De fait, dans le poème cité au tout début de cet article, nous ne savons en réalité pas si Bashô décrivait une ou plusieurs grenouilles, ni si elle(s) étaient en train de plonger ou si elles allaient le faire. Tout cela laisse un nuage de flou autour du poème qui renforce son côté simplement évocateur.

De nombreuses questions se sont alors posées quant au vocabulaire ou à la ponctuation à utiliser pour rester le plus proche possible de la forme sobre japonaise. Il sera finalement choisi d’utiliser une forme en trois vers de 5, 7 et 5 syllabes. Un choix qui n’est pas si évident qu’il y paraît puisque mores et syllabes ne sont pas tout à fait correspondantes.

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Un haiga de Buson, printerest.com

Écrire un haïku ne doit pas être pris à la légère

même pisser

   ne doit pas être pris à la légère

      ce matin de printemps

                                             Issa (note 6)

Gardons en tête les paroles du maître et tâchons de les appliquer au haïku. Car oui, il va bientôt être temps pour nous de nous y intéresser. Nous sommes en effet en train de préparer quelques événements autour du haïku.

Il est temps de prendre la plume !

 

1 W. f. Cheng et H. Collet, À la recherche de l’instant perdu, anthologie du haïku, Moundarren, 2014, p. 5.

Idem., p. 102.

3 A. Ueda, Contes de pluie et de lune, Paris, Gallimard, 2015, p. 90.

Idem., p. 91.

Idem., p. 92.

6 W. f. Cheng et H. Collet, À la recherche de l’instant perdu, anthologie du haïku, Moundarren, 2014, p. 29.

Auteur : Simon Morgan

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