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12
Août

La musique japonaise, du gagaku à la J-pop – Festival Animasia 2018 JAPON

Nous, occidentaux, ne connaissons que très peu la musique japonaise. Personnellement, les seules traces de musique japonaise qui sont parvenues jusqu’à moi sont les génériques d’anime. Je ne connais qu’un seul compositeur japonais, Joe Hisaishi, seulement parce qu’il est à l’origine des musiques des films d’Hayao Miyazaki. Ainsi, la plupart des musiques japonaises qui nous parviennent aujourd’hui sont, logiquement, des musiques contemporaines. Nous sommes que très peu habitués à entendre de la musique traditionnelle japonaise. Aussi, je vous propose dans cet article de découvrir comment la musique s’est développée au Japon à travers ses principaux genres musicaux!

Premières traces

Les premières traces de musique japonaise viennent de fouilles archéologiques. Des cloches en bronze datant d’entre 300 et 250 avant Jésus-Christ nommées dôtaku en sont les plus intéressantes. Ces cloches sont les plus vieux instruments de musique japonais que nous connaissons à l’heure actuelle! On pense d’ailleurs qu’elles venaient de Chine, leurs compositions sont proches d’autres outils chinois en bronze.

Au-delà des instruments, des archéologues ont aussi trouvé des ornements funéraires (haniwa) représentant des musiciens. Par exemple, des fouilles ont permis la découverte d’un haniwa représentant un homme jouant du tambour. D’autres haniwa semblent aussi représenter des chanteurs vêtus de costumes recouverts de dôtaku.

Des haniwa représentant des musiciens, heritageofjapan.com

C’est au VIIIème siècle que l’on date les premières mentions écrites de la musique japonaise. Les deux recueils du Kojiki et du Nihon shoki expliquent l’origine mythologique de la musique japonaise. D’après la légende, la musique était une forme de divertissement utilisée par les Dieux pour faire sortir Amaterasu (déesse du soleil) hors de sa caverne. Ainsi, la musique jouée par les Dieux permettait au soleil de se lever sur la Terre!

Des échanges culturels dans toute l’Asie

Les historiens s’accordent sur un point : il y eu de nombreux échanges culturels dans l’Asie antique, surtout aux alentours du Vème siècle. Ces échanges ont été particulièrement fructueux entre les ancêtres de la Chine, du Japon et de la Corée.

En effet, on sait qu’en 453, un empereur coréen a envoyé 80 musiciens au Japon pour accompagner les rites funéraires d’un empereur japonais. De même, un musicien coréen du nom de Mimaji aurait importé plusieurs formes d’art à la cour japonaise en 612. Ainsi ce serait lui qui aurait fait venir le genre musical du gagaku, originellement chinois.

Le gagaku

Un orchestre traditionnel de gagaku, iha-gagaku.com

Durant la période Nara (710-784), la musique de la cour impériale prend le nom de gagaku (littéralement, « musique raffinée »). Ce mot utilise les mêmes idéogrammes que le mot chinois yayue qui désigne la musique rituelle des célébrations religieuse. Cela montre à quel point la musique chinoise de l’époque a influencé les japonais.

Il existait déjà à l’époque des sous-genre musicaux. En effet, on retrouve au sein du gagaku deux mouvements, nommés tôgaku et komagaku. Le tôgaku (surnommé « musique de la droite) désigne la musique influencée par la Chine et L’inde. Le komagaku quant à lui (« musique de la gauche ») désigne la musique influencée par la Corée et la région de la Mandchourie. Cette différenciation entre musique de la gauche et de la droite viendrait de la pensée confucianiste (héritée du philosophe Confucius).

Les concerts de gagaku étaient souvent accompagnés d’une chorégraphie dansée (bugaku) par un un ou plusieurs interprètes. Les danseurs adeptes du tôgaku devaient alors s’habiller en rouge tandis que ceux adeptes du komagaku devaient s’habiller en vert.

Les orchestres tôgaku et komagaku

Un danseur de bugaku, 3.bp.blogspot.com

Le gagaku se joue principalement au sein d’un orchestre. La composition de ces orchestres peuvent varier selon si les musiciens jouent du tôgaku ou du komagaku. En effet, un orchestre tôgaku est mené par un percussionniste qui joue du kakko, un tambour à deux faces frappées par des bâtons tandis qu’un orchestre komagaku est mené par un san no tsuzumi, un tambour en forme de sablier. De même, les mélodies principales dans un orchestre tôgaku sont interprétées par une flûte de roseau nommé hichiriki. Un orchestre komagaku joue plutôt sa mélodie principale avec une flûte ryuteki. Ce sont les seules différences notoires entre les orchestres komagaku et tôgaku.

Tous deux disposent aussi de koto, des instruments à 12 cordes semblables à une harpe posée à l’horizontale. La section des cordes est complétée par des biwa, l’équivalent de luths européens mais ne disposant que de quatre cordes. De même, on retrouve dans les deux formations un petit gong suspendu (shôko) et un tambour suspendu (tsuri daiko). Il arrive aussi régulièrement que des voix participent à l’orchestration des morceaux.

Vous trouverez dans la vidéo ci-dessous la représentation d’un orchestre tôgaku accompagnant une danse bugaku. Je vous préviens, nos oreilles d’occidentaux du XXIème siècle ne sont clairement pas habituées à ce type de musique!

 

Une trace historique

Une biwa trouvée au Shôsô-in, pinterest.com

Il nous reste de cette époque le Shôsô-in, une maison où tous les trésors de l’empereur Shômu ont été déposés à sa mort dans l’ancienne capitale de Nara. Parmi cette formidable collection se trouve 21 percussions, 12 instruments à vent et 12 instruments à cordes. Dans ces instruments se trouvent des biwa parfaitement conservées.

 

La musique

La période Kamakura (1192-1333) marque la fin de la splendeur de la cour impériale. Le gouvernement est alors dirigé par des militaires qui multiplient les guerres et conflits. Dans ce contexte belliqueux, le gagaku perd en popularité au profit d’autres formes d’art comme les récits militaires ou le théâtre folklorique (sangaku). Parmi ces formes d’art naissante se trouve le théâtre nô, toujours pratiqué aujourd’hui.

Le nô dispose, comme beaucoup d’autres formes de théâtre, de moments purement narratifs où les personnages dialoguent entre eux et font progresser la narration de la pièce. D’autres moments de la pièce sont quant à eux essentiellement destinés à une chorégraphie dansée accompagnée d’une musique. Toutefois, ces séquences musicales font pleinement partie de la pièce. Elles aussi ont un rôle narratif. Souvent, les chants de ces séquences sont en fait des répliques des personnages. En effet, il arrive que dans une pièce les acteurs cessent de parler ou de chanter. C’est alors les musiciens qui, à travers la musique et le chant, s’expriment à leurs place.

Un acteur du théâtre nô, tokyobling.com

La musique nô se joue plutôt en petit groupe, traditionnellement constitué de quatre musiciens, appelé hayashi. On retrouve au sein d’un hayashi une flûte (nô-kan), un tambour à baguette (taiko), un autre tambour en forme de sablier porté sur l’épaule gauche (ko-tsuzumi) et une réplique de ce même tambour en plus grand, porté au niveau de la hanche gauche (ô-tsuzumi). Le chant occupe une place importante dans la musique nô. Ce rôle peut être occupé à la fois par un membre du hayashi ou par un acteur.

Dans la vidéo ci-dessous, vous trouverez un extrait d’une pièce de théâtre nô. Tous les instruments que j’ai cité y sont facilement reconnaissables.

La musique Koto

Pendant la période Muromachi (1338-1573) se développe un nouveau genre de musique : la musique de chambre. La musique de chambre désigne en général des morceaux écrits pour une petite formation de musiciens, de quatre ou cinq personnes maximum. Certaines musiques de chambres sont même écrites pour un seul instrument.

Le koto, l’instrument que je vous ai décrit auparavant, était toujours aussi populaire à la cour impériale de cette époque. Le koto était d’ailleurs un loisir commun pour les femmes de la cour impériale. C’est donc surtout avec cet instrument que la musique de chambre japonaise s’est développée. C’est pourquoi on nomme ce genre musical la musique koto. Ainsi, beaucoup de morceaux de l’époque sont  destinés à être joués par un seul koto. Il arrivait aussi parfois que le koto soit accompagné par un shamisen, une sorte de banjo à trois cordes.

Estampe d’une joueuse de koto, Hasegawa Settei (1878), wikimedia.org

Ce genre devint extrêmement populaire au XVIIème et XVIIIème siècle pendant la période Edo (1603-1817). C’est à cette époque que de nombreuses écoles japonaises de musique  apparaissent. Ainsi naissent les écoles Ikuta Kengyô et Yamada Kengyô qui forment ses élèves à la musique koto. Ces deux écoles existent toujours aujourd’hui et continue de former de grands compositeurs.

La formation la plus répandue de musique koto s’appelle sankyoku, ce qui signifie littéralement « musique pour trois ». Un sankyoku regroupe trois musiciens : un joueur de koto, un de shamisen et un autre de shakuhachi, une longue flûte en bamboo. La vidéo ci-dessous vous fera découvrir l’interprétation d’une musique koto par un sankyoku.

La musique sous l’ère Meiji (1868-1912)

L’empereur Meiji, dirigeant de l’ère Meiji, wikipedia.org

L’ère Meiji marque une période d’ouverture du Japon à l’international. C’est le début de l’occidentalisation de la société japonaise. La musique japonaise va ainsi être fortement influencée par la musique européenne et américaine. Cette influence va surtout s’exercer par le biais de la religion, de l’armée et de l’école.

L’influence de la religion

En effet, à partir des années 1890, les japonais disposent désormais de la liberté de culte. Les religions autres que le shintoïsme ou le bouddhisme étaient auparavant interdites. Le début du XXème siècle marque donc l’apparition de chorales japonaises chrétiennes et protestantes. Les musiciens de l’archipel s’essayent ainsi à de nouveaux genres musicaux, loin de tous ceux qu’ils pratiquaient précédemment. Les japonais commencent aussi à chanter dans des différentes langues, notamment le latin.

L’influence de l’armée

L’armée va aussi jouer un rôle important dans l’occidentalisation de la musique japonaise. Suite à l’ouverture du Japon à l’international, de nombreuses délégations de pays occidentaux se rendent sur l’archipel. Parmi ces délégations se trouvaient des groupes de musiques militaires. Ces groupes jouaient devant l’empereur japonais pour tenter de l’impressionner et ainsi obtenir ses faveurs. L’empereur décide alors que l’armée japonaise doit aussi disposer d’un formation musicale. Ainsi, dès 1876 des musiciens japonais commencent à apprendre la musique occidentale dans un cadre militaire. C’est de cette manière que né l’hymne national japonais « Kimi ga yo », qui lie efficacement musique japonaise et occidentale.

L’influence de l’école

Izawa Shûji, geocities.jp

En 1880, un professeur de musique de Boston nommé Luther Whiting Mason se rend au Japon pour aider le japonais Izawa Shûji à créer une école publique de musique et former des professeurs de musique. Ces deux musiciens vont coopérer et créer dès 1881 le premier manuel scolaire musical, le Shôgaku shôkashu, ainsi qu’une école de formation de professeurs de musique. Ce manuel dispose à la fois de morceaux occidentaux traduits en japonais et des nouveaux morceaux composés par Mason. Ainsi toute une génération d’enfants mais aussi de professeurs ont reçu une éducation musicale qui mélangeait à la fois un style japonais et occidental. L’école de formation de professeur de musique devint par la suite l’Ecole de Musique de Tokyo.

La musique japonaise contemporaine

Aujourd’hui, l’occidentalisation de la musique japonaise est totalement terminée. Les japonais maîtrisent parfaitement les codes de la musique occidentale. Ainsi, ils reproduisent les genres occidentaux les plus populaires de chaque génération. De cette manière, il existe du blues japonais, du rock, du jazz, du hip-hop japonais etc. Si vous écoutez un morceau japonais issu de ces genres-là, vous vous rendrez compte que la seule différence avec la musique occidentale se trouve au niveau des paroles (si celles-ci sont chantées en japonais).

Toutefois, beaucoup de ces genres conservent des attributs typiquement japonais. Par exemple, il arrive souvent que dans la pop japonaise, baptisée « J-pop » les paroles soient à la fois anglaise et japonaise. De même, des compositeurs de films tels que Joe Hisaishi composent des morceaux pour des formations orchestrales occidentales mais avec des mélodies avec une sonorité japonaise. Ainsi, il me semble que la musique japonaise contemporaine oscille entre sonorités occidentales et traditionnelles. Le rappeur Evisbeat, en est, à mon avis, un bon exemple :

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Bibliographie : BONNIE C. Wade, Music in Japan : experiencing music, expressing culture, New York : Oxford University Press, 2005.

Encyclopaedia Britannica article « Japanese Music »

Auteur : Yatsu Atatakai

 

 

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