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19
Sep

Le Manga partie 3 : Cobra et les anime en France – Festival Animasia 2018 JAPON

Voyons dans cette dernière partie d’article comment l’anime a été reçu en France. Et ce sera l’occasion parfaite pour vous parler de la série Cobra, dont le manga fête ses 40 ans cette année!

Premières tentatives d’exportation

Logo de la Tôei Dôga, wikipedia.org

Mathieu Gaulène date la première réelle volonté de la part du Japon d’exporter ses séries animées à l’international dès les années 1950. Cette année voit l’apparition d’un studio consacré entièrement à l’animation : la Tôei Dôga (ou Toei Animation). Il réalise une première série animée en 1957 : Les Graffitis du Chaton. Malgré un bon succès auprès du public japonais, cette série ne franchit pas les frontières japonaises et ne s’exporte pas.

La Tôei Dôga produit ensuite son premier long-métrage d’animation en 1958 : Le Serpent Blanc. Le film imite les codes de représentation des dessins animés Disney, dans l’espoir de rencontrer le même succès que le studio américain. Le studio déclarait d’ailleurs à l’époque vouloir devenir le « Disney de l’Asie ». Ce premier long métrage obtient des résultats prometteurs, une recette de 95 000 dollars à l’étranger dont une exportation à Hong Kong, à Taïwan, aux États-Unis, au Brésil et en France. Toutefois cela sera le seul grand succès du studio. La concurrence avec Disney est rude et les prochains films animés japonais rencontrent des succès mitigés.

Une série internationale : Goldorak

Le robot Goldorak et Arctarus, pinterest.fr

C’est en 1975 avec l’ouverture d’un département spécialisé dans l’exportation internationale au sein de la Tôei Dôga que commence réellement l’export de l’animation japonaise. Le studio s’est spécialisé dans les années 60 dans la production de séries animées à bas coût. Il lui reste donc assez de budget pour les exporter.

La Tôei Dôga produit ainsi en 1975 une série animée qui va marquer les esprits et poser les bases d’une nouvelle forme de séries animées : Goldorak. Un épisode de Goldorak coûte 3000 dollars la minute tandis qu’un épisode de série américaine coûte 4000 dollars la minute. Cela s’explique notamment par la délocalisation d’une partie de la Tôei en Corée du Sud où la main d’œuvre est moins onéreuse. On note aussi dans le processus de création de la série ce que Sébastien Denis nomme une « économie d’animation ». Les animateurs font en sorte d’animer le moins d’image possible pour réduire le coût de production. Cette « économie d’animation » deviendra une norme au sein des productions sérielles animées du studio.

 

Un accueil français enthousiaste

Goldorak apparaît pour la première fois sur les écrans français en 1978 dans l’émission Récré A2. C’est déjà la célèbre animatrice Dorothée qui présente cette émission sur la chaîne Antenne 2. La série rencontre un succès fulgurant et bat tous les records d’audimat de l’émission. Les jeunes spectateurs français découvrent avec elle une nouvelle conception des dessins animés, loin de l’esprit de Chapi Chapo ou Le manège enchanté. Goldorak – avec son esthétique manga, son bestiaire de monstres et robots, ses histoires de voyages spatiaux – ouvre tout un nouvel univers que les enfants français ne connaissent pas.

La Tôei Dôga continue sur cette lancée et produit de nombreuses autres séries dans les années 1980 comme Olive et Tom et Les Chevaliers du Zodiaque. Elle continue dans les années 1990 avec Dragon Ball ou Sailor Moon et bénéficie d’un public de plus en plus conséquent. En France, ces séries apparaissent principalement dans l’émission du Club Dorothée sur la chaîne TF1.

Chapi Chapo, un univers bien différent de Goldorak, senscritique.com

Une réception mitigée

Le livre de Ségolène Royal, canalblog.com

Toutefois, des réactions françaises virulentes envers les anime commencent à se manifester dans les années 1980. Ségolène Royal sort en 1989 un livre résumant la plupart des critiques faites à l’encontre des séries animées japonaise : Le Ras-le-bol des Bébés Zappeurs. L’auteure dénonce la violence, la sexualité, le manichéisme des scénarios ou encore la médiocrité esthétique des séries. Ségolène Royal décrit les anime comme des dessins animés présentant des « coups, meurtres, têtes amochées, corps électrocutés, masques répugnants, bêtes horribles, monstres rugissants ».

S’ajoute à cela l’inquiétude vis-à-vis de la mauvaise influence qu’auraient ces séries sur la psychologie des jeunes spectateurs. Dans À cinq ans avec Goldorak : le jeune enfant et la télévision, la psychologue Liliane Lurçat dénonce les supposées dérives de la série et les conséquences désastreuses qu’elle provoquerait chez les enfants. Une grande partie de la presse française s’accorde sur la médiocrité des séries japonaises, désignées alors par le terme peu élogieux de « japoniaiseries ».

Une méconnaissance de la culture japonaise

L’empereur Meiji, dirigeant de l’ère Meiji, wikipedia.org

Ce mépris peut être en parti expliqué par la méconnaissance des français de ce qu’est réellement la culture populaire japonaise. En effet, d’après le chercheur Jean-Marie Bouissou, durant l’ère Meiji (1868-1912), le Japon aurait exporté une fausse image de sa culture populaire. L’ère Meiji symbolise la première ère de modernisation du Japon. L’archipel exprime alors sa volonté de rayonner à l’internationale. Le  but du gouvernement de l’époque est d’améliorer l’image du pays à l’international. Il décide donc de véhiculer une fausse idée de la culture populaire japonaise.

Dans un souci d’unification et d’ homogénéisation nationale, le pouvoir procéda à une épuration et à une véritable amputation du corpus de coutumes et de pratiques populaires : des pans entiers de la culture d’Edo et des mœurs paysannes furent ainsi marginalisés, occultés ou tout bonnement bannis au nom de la modernisation.

 

La « samouraïsation » de la culture japonaise

Les pays étrangers se représentent donc le Japon via la culture des élites et non celle du peuple. c’est ce que Kunio Yanagita nomme la « samouraïsation de la société » :

la culture, les valeurs et le comportement des élites guerrières – qui ne représentent que 10 % de la population – se sont trouvés étendus au reste de la société afin de créer une tradition nationale épurée, capable de faire face à la culture occidentale.

Les traditions et rites japonais s’opposent généralement à la culture raffinée des samouraïs. Il existe des fêtes pour célébrer la fertilité où des hommes déambulent dans les rues parés d’un énorme pénis en bois. La culture de l’alcool est omniprésente : le saké (l’alcool japonais) est au centre de nombreuses célébrations. De même, le mariage libre est une pratique fréquente. Cette culture extravagante est celle que l’on retrouve dans la plupart des anime. C’est aussi celle diabolisée par Ségolène Royal dans son livre.

En regardant les séries animées japonaises, les occidentaux s’attendaient ainsi à voir des éléments issus de la culture élitiste japonaise et non de la culture populaire. Le mépris des intellectuels français envers les anime vient sûrement (au moins en partie) de cette incompréhension.

Un nouveau départ

Les critiques envers l’animation sérielle japonaise continuent jusqu’à la déprogrammation du club Dorothée en 1997. L’émission prend fin sous pression des détracteurs mais aussi pour des raisons économiques. En effet, l’audimat est en baisse et l’émission commence à perdre en rentabilité. Cela peut être expliqué en partie par toute la propagande anti-anime mise en place.

La fin des années 1990 marque aussi le début de production de séries animées japonaises plus consensuelles. Les producteurs japonais prennent conscience que leurs séries ne sont pas toutes adaptées à un public enfantin. En effet les premières séries anime comme Goldorak ou Ken le Survivant étaient réalisées sans se préoccuper du public auquel elles s’adressaient. Il n’y avait pas de public ciblé.

Le problème est qu’en occident, le cinéma d’animation est considéré comme enfantin. Les français ont donc diffusé les anime sur des plages horaires et des émissions destinées aux enfants. Sauf que les premiers anime ne correspondaient pas aux critères français d’une série jeunesse. Pour les français, ces séries étaient effectivement trop violentes ou érotiques pour qu’un enfant puisse les regarder.

 Au Japon, au contraire, les séries animées étaient diffusées à la fois dans des émissions pour adultes et pour enfants. Les japonais ne différenciaient pas les deux publics. C’est donc avec l’apparition d’anime comme One Piece (1999) ou Pokemon (1998) que le Japon commence à produire des séries spécialement destinées aux enfants. Ces séries plus consensuelles sont faites pour éviter les polémiques autour de l’enfance. La violence et la sexualité autrefois explicites sont dissimulées. Les séries adoptent alors un registre jugé plus convenable pour un public enfantin.

L’anime One Piece, animeunited.com

Les anime aujourd’hui

L’avènement de ce nouveau genre d’anime va amener une prospérité dans l’exportation des séries animées japonaises. Les critiques virulentes cessent et les séries commencent à être reconnues par le public et la critique. Les anime deviennent de réelles œuvres et non plus de purs objets commerciaux. Le public français semble avoir accepté cette culture japonaise plus consensuelle et n’essaye plus de la rejeter.

Space Adventure Cobra

Capture d’écran de l’anime Space Adventure Cobra

Nous savons maintenant pourquoi et comment les français ont rejeté la première vague d’anime des années 70/80. Je vous propose donc d’analyser les premiers épisodes de la série Cobra qui fut aussi victime de nombreuses critiques.

Mais avant tout, ré-contextualisons cette oeuvre. Le personnage de Cobra apparaît tout d’abord dans un one-shot de Buichi Terasawa publié en 1977 et intitulé Space Adventure Cobra. Un one-shot désigne, dans le domaine du manga, une histoire qui se suffit à elle-même. C’est-à-dire que toutes ses intrigues se résolvent en un seul volume. Un one-shot n’est pas destiné à avoir une suite ou un préquel. Cependant, en 1978, Terasawa décide d’adapter ce one-shot en une série de manga. C’est le Weekly Shônen Jump qui va publier toutes les semaines les aventures de Cobra.

Suite au succès du manga, le studio TMS Entertainment commence à produire une série animée adaptée du manga. La série, constituée de 31 épisodes, est diffusée à partir de 1982 au Japon. C’est la chaîne Canal+ qui se charge de la diffusion française de la série en 1985 dans l’émission Cabou Cadin.

Synopsis

Une case du manga Space Adventure Cobra

Dans un monde futuriste, un homme nommé Johnson mène une vie banale. Ennuyé par le monotone de son quotidien, il décide un matin de se rendre dans une « maison des rêves ». Ces établissements permettent à ses clients de choisir un rêve parmi un large choix puis de le vivre comme si il était réel. Johnson rêve qu’il est le légendaire guerrier Cobra. Un homme d’une grande puissance muni d’un « canon delta » à la place de la main gauche.

Dans son rêve, il explore l’univers avec son compagnon Armanoïde et combat les tyranniques pirates de l’espace. Quelques temps après son réveil, Johnson se rend compte que ce rêve était en fait ses souvenirs! Le personnage de Johnson n’était qu’une couverture pour disparaître aux yeux des pirates de l’espace. Pour ce faire, Cobra a décidé de changer d’apparence grâce à la chirurgie et d’effacer sa propre mémoire pour vivre une vie paisible. Mais maintenant qu’il a retrouvé sa mémoire, ce temps est révolu. Cobra est bien décidé à reprendre ses aventures!

Influences du manga

Terasawa était auparavant un étudiant d’Osamu Tezuka. On retrouve l’influence du maître dans l’esthétique de ses dessins qui ressemblent de près à ceux de Tezuka. En plus de l’esthétique, Buichi reprend la structure narrative de son maître et inscrit son manga dans le genre nekketsu. Une autre influence avouée de l’auteur est celle, surprenante, de Jean-Paul Belmondo. En effet, Cobra et Belmondo partagent de nombreux points commun au niveau physique. Toujours une cigarette à la bouche (plutôt un cigare pour Cobra), des cheveux en bataille, un nez proéminent et des rouflaquettes. De même l’auteur a dit s’être inspiré de la « flegme » des personnages de Belmondo dans À bout de souffle ou L’homme de Rio.

Cobra, scan du manga

Jean-Paul Belmondo, pinterest.com

 

Réception en France

Il suffit de regarder le premier épisode de la série pour s’apercevoir qu’elle a sûrement subi les mêmes critiques que Goldorak. 

Pour commencer, on remarque vite que Johnson a tout d’un anti-héros. Il passe son temps à se lamenter et reste cloîtrer chez lui à regarder la télévision. Un de ses passe-temps est d’aller dépenser son argent dans un casino. Il semble de plus être obsédé par les femmes. Lorsqu’il se rend dans la « maison des rêves » il demande ainsi à vivre un rêve où il serait « entouré d’un essaim de jolies femmes dans un harem […] qui se disputeraient pour [l’] approcher ». Une esthétique érotique est d’ailleurs omniprésente. Tous les personnages féminins portent des tenues moulantes qui dévoilent une grande partie de leurs anatomie. La femme qui accueille Johnson à la maison des rêves en est un bon exemple. De même pour celles qu’il aperçoit en rêve.

Les femmes vues en rêve par Johnson, capture d’écran

La violence est de même récurrente. En l’espace d’un épisode, le spectateur assiste à une bataille spatiale, l’éborgnement d’un pirate de l’espace, l’assassinat brutal de plusieurs personnages et d’autres altercations à mains nues.

Tous ces éléments laissent penser que beaucoup de spectateurs français ont dû critiquer la série à sa sortie. Comme je le disais auparavant, la diffusion de Space Adventure Cobra se faisait dans une émission enfantine. Il est certain que les parents ont dû se plaindre de la violence, de l’érotisme ou de la mauvaise morale soit disant véhiculés par la série.

Comment les enfants ont vécu la série

On parle très souvent des réactions virulentes des parents vis à vis à des anime. On s’intéresse peu à comment les enfants ont vécu ces séries. Je suis donc allé sur le site Allociné pour voir les critiques spectateurs de Space Adventure Cobra. Je me suis rendu compte d’une chose, les enfants des années 80 adorent cette série. La rubrique « critique spectateur » de la série regorge de critiques positives. De nombreux hommes et femmes y déclarent leur amour pour cette série qui a marqué leurs enfance. Un visiteur déclare ainsi « Haaaa… Cobra! Ce manga a bercé mes jeunes années… « , un autre : « série mythique par excellence, elle a bercé ma jeunesse par son action, son humour et ses jolies filles », ou encore « [Cobra] est un des personnages que j’affectionne au maximum depuis mon enfance ».

Même si les parents des années 80 avaient des réticences envers cette série, il semble qu’elle ait beaucoup plu à leurs enfants! Et aucun ne semble avoir été traumatisé par sa violence, son érotisme ou son éthique. Je vous laisse donc avec cette citation de Cobra, qui, à mon sens, illustre bien ce dernier point :

Tu sais c’est très curieux. Les humains sont tous pareils, ils ne sont jamais contents de ce qu’ils ont.

Capture d’écran de la série Space Adventure Cobra

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Bibliographie : GAULENE Marie, « Une découverte de la culture populaire japonaise sans mode d’emploi : l’arrivée en France des dessins animés de la Tôei » (2006) , L’Animation Japonaise en France, Réception, diffusion, réappropriations, dir. M. Pruvost-Delaspre, Paris, L’Harmattan, 2016.

BOUISSOU Jean-Marie, Pourquoi le manga est-il devenu un produit culturel global ?, Esprit, juillet 2008.

DENIS Sébastien, Le cinéma d’animation, Paris, Armand Collin, 2011.

PONS Philippe, D’Edo à Tôkyô : mémoires et modernités, Gallimard, Paris, 1988.

ROYAL Ségolène , Le Ras-le-bol des bébés zappeurs, Paris, Robert Laffont, 1989.

Auteur : Yatsu Atatakai

 

 

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